Un mot de la marraine de la Dictée francophone 2016

micheleMichèle Rakotoson, marraine de la Dictée francophone France-Québec 2016

 

Ecrivaine malgache et sociologue de formation, Michèle Rakotoson a été nommée en 2012 Commandeur des arts et des lettres malgaches et a reçu la Grande médaille de la Francophonie, décernée par l’Académie française pour l’ensemble de son oeuvre. Ses écrits rassemblent des romans, des témoignages, des pièces de théatre, des nouvelles, des articles et même des traductions de contes pour enfants.

Éditorial de la marraine : Bilinguisme et culture symbiotique.

Le petit Ny Avo a l’air jubilatoire. Le même air qu’il avait quand il a fait ses premiers pas. A la découverte du monde et de la liberté.

Il a trois ans et vient d’entrer en maternelle.

« C’est génial l’école » dit-il, génial, car il y découvre beaucoup de choses : le dessin, la pâte à modeler, les chansons, mais surtout la deuxième langue : le français, dont il commence à jouer avec un plaisir sans égal. En effet, quel bonheur de savoir qu’on peut dire « sakafo » ou « repas ». Que c’est presque la même chose, à la petite différence près que « mihinan-tsakafo-manger un repas » en malgache, c’est manger du riz et son accompagnement : viande et légumes, alors qu’en français manger c’est, entrée, plat, dessert, enfin ce qu’il mange à la cantine…

Le petit Ny Avo dévore les langues avec sa cuisine à lui. Le principal c’est d’abord d’avoir la musique de l’idiome. Quand il n’a pas les mots, il a le rythme et les accents et il invente sa langue à lui. Que finalement on comprend car il l’accompagne de gestes. Et puis, ensuite, il se fait son sabir personnel, une phrase en français, où il mêle un mot ou deux en malgache, mais mots dont il francise l’accent. Et peu à peu, il « purifie » ses deux langues. Un malgache parfait quand il parle à grand-mère et ses parents, et un français parfait quand il parle à l’école et ses copains.

Petit Ny Avo découvre le bonheur d’être bilingue, d’avoir au moins deux vecteurs de communication, qui lui permettent de naviguer d’une communauté à l’autre, d’une culture à l’autre, d’avoir ce champ de travail immense et merveilleux qu’est une culture symbiotique.

Car c’est de cela qu’il s’agit. La culture malgache et la culture française sont très différentes, leurs visions du monde sont très différentes, mais il y a une histoire commune. Et avoir la possibilité, dès la première enfance, de passer d’une langue à l’autre, c’est se donner la possibilité d’avoir une vision élargie, une souplesse très grande, car très jeune le travail d’adaptation à l’autre est permanent.

Peut-être, plus tard Ny Avo pourra-t-il faire passer les concepts scientifiques les plus sophistiqués dans les campagnes malgaches? Et de ces campagnes pourra-t-il transmettre des notions d’humanité, ou d’écologie et de gestion de la nature, à nos sociétés technocratiques de plus en plus inhumaines.

Passeur de langues et de civilisations ? Oui, ainsi est sûrement le destin du bilingue et du trilingue, surtout ceux issus de civilisations très différentes. Car cet homme ou cette femme, sait faire passer un concept, une idée, une philosophie d’une langue à une autre, d’une civilisation à une autre. Et pour les pays oubliés de tout comme le mien, le travail de résilience commence là, dans cette double, sinon triple connaissance du monde qui permet l’acception d’une destinée autre que celle de sujétion. Il y a une dynamique à établir et à accepter. Un bilinguisme bien assumé et des cultures symbiotiques sont peut-être la fin des sociétés à multiples vitesses.

Peut-être.

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